Non, tout n’est pas génial…
On critique la critique, que dis-je, on la désapprouve, on la blâme, on la condamne, on la juge illégitime. Tout doit être bien, tout doit être beau, si l’on dit le contraire, ce n’est qu’un avis qui n’a pas forcément vocation à être partagé. Vous voulez la vérité ? Nous lisons de la merde ! Nous regardons de la merde ! Nous bouffons de la merde ! Nous écoutons de la merde ! La vérité c’est que nous ne sommes que des fosses septiques.
Je suis le premier à apprécier un bon polar (ceux de Harry Kemelman, par exemple, avec sa série des rabbins, qui sont une mine d'informations sur le judaïsme et son histoire), je me régale comme beaucoup des fantaisies sans prétention de Bernard Werber et d'Amélie Nothomb, mais ce n'est pas pour autant que j'oserais les mettre sur un pied d'égalité avec les oeuvres de Stendhal, de Céline, d'Hugo, de Proust… qui ont donné ses lettres de noblesse à la littérature moderne. Se taper un bon hamburger de temps en temps, accompagné de quelques frites arrosées de Coca-Cola, ça fait plaisir et ça n'a rien de blâmable, mais ce n'est pas une raison pour prétendre que les spaghetti à la bolognaise, le canard à l'orange ou encore le coq au vin sont des plats équivalents à ceux qu'on trouve dans les fast-foods.
Il y a, que cela plaise ou non à ceux qui on mal compris la notion d'égalité, une grande littérature et une "petite". L'existence de cette dernière n'est nullement remise en question par la première, elle possède elle aussi ses droits, mais elle ne fonde pas la culture de notre civilisation, elle y participe seulement, ce dont elle n'a point à rougir. Stendhal écrivait ceci dans son journal intime : "Je mets un billet à la loterie dont le gros lot se résume à ceci : être lu en 1935." Et en effet, Stendhal est mort en 1842, son talent n'ayant été véritablement reconnu et apprécié à sa jute valeur que bien des années plus tard.
Comme l'explique très bien Jean d'Ormesson dans son livre de mémoires C'était bien, le succès populaire n'est nullement un gage de grand talent, de même que son absence n'est pas forcément signe de médiocrité. Beaucoup de romans ont été publiés dans les siècles passés, ayant remporté un vif et bref succès, seules les grandes oeuvres sont passées à la postérité parce que leurs auteurs ont su imaginer des histoires intemporelles, racontées avec brio ; ils ont su écrire avec grâce et pas seulement dans une langue tout juste correcte.
Les séries B, c'est parfois amusant, agréable, ça décontracte le bulbe et c'est très bien, légitime même, mais il serait oiseux de vouloir les comparer aux chef d'oeuvres du septième art au nom d’un égalitarisme mal digéré. Le talent, quand il est réel et quand il est grand, ne se vend pas au kilo ou en paquet de douze. La grande littérature est comme la grande cuisine, elle ne se consomme pas, elle se déguste, elle ne fait pas que divertir, elle délecte ; il en est de même pour la musique, pour le cinéma et tant d’autres arts : l’existence du supérieur n’implique nullement le mépris de l’inférieur, mettons-nous ça dans le crâne, il devrait y avoir assez de place.
